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Video City Paris, le salon des YouTubers vu par Mixicom, Canal+ et M6

Petit Kévin, âgé de 12 ans, n’était pas le plus futé de la classe — en fait, il avait moins de mal à orthographier le pseudo de ses idoles qu’à écrire son propre patronyme sur ses copies de 6ème techno. Mais il avait un rêve : monter sur Paris pour rencontrer ses YouTubers favoris, et leur glaner un autographe et trois mots après quatre heures de queue laborieuse au milieu de ses semblables.

Jusqu’au jour où ce rêve est devenu réalité. « Putain maman ! Y’a Cyprien, Squeezie et même Frigiel ! On y va ! ». Ce concentré de coolitude pour pré-ados boutonneux, Video City Paris by Fanta™ vous l’offre vous le propose pour seulement 35 € les deux jours. Mais qu’est-ce que c’est exactement que ce salon ? Tenu les 7 et 8 novembre 2015 à Paris Expo Porte de Versailles, Video City Paris by Fanta™ (à partir de maintenant, on va juste dire Video City, ça ira plus vite…) se veut être « l’événement de tous les YouTubers », comme l’affirme son communiqué de presse, avec force points d’exclamation à l’appui.

Quand la télé s’empare d’Internet

À l’origine de cet événement, on trouve plusieurs groupes médias de grande envergure. D’un côté, les grands groupes télévisuels avec M6 (via M6 Digital Talents mais aussi « Live! by GL Events », la boîte d’événementiel d’Antoine de Tavernost, fils de Nicolas du même nom, président du directoire d’M6) et Canal+.

De l’autre, on retrouve l’incontournable network Mixicom, premier de son genre en France, tout fraîchement racheté par le tentaculaire Webedia (Jeuxvideo.com, Allociné, PurePeople, PureMedias, IGN France, Jeuxactu, Millenium, 750g, OverBlog et on en passe).

À eux trois, les organisateurs rassemblent une quantité impressionnante de YouTubers institutionnels français. À tel point que l’on se rend vite compte que les têtes d’affiche sont toutes des produits « maison », captifs des producteurs. Jugez plutôt (et observez la pertinence des descriptions fort élégantes accompagnant chacun des YouTubers invités) :

Têtes d'affiche du Video City (image tirée du communiqué de presse officiel)
Têtes d’affiche du Video City (image tirée du communiqué de presse officiel)

Cyprien, Norman, Squeezie et Le Rire Jaune sont de purs produits du network Mixicom, tandis que Studio Bagel est le collectif de création de vidéos de Canal+, dont Golden Moustache est l’équivalent chez M6. Enfin, EnjoyPhoenix est elle-même la principale membre du network Rose Carpet, spécialisé dans les tutos mode et beauté, appartenant à M6.

Et ce n’est pas tout, car si on prend l’intégralité des 21 noms de la programmation mis en avant dans le communiqué (sur près de 120 YouTubers invités), au moins 17 sont affiliés, directement ou non, à l’un des trois organisateurs. Voici le détail du calcul :

  • Mixicom : Cyprien, Norman, Squeezie, Le Rire Jaune, Frigiel, Natoo, Les Questions Cons, Doc Seven, Taupe10
  • Canal+ : Studio Bagel, Jérôme Niel, Bapt & Gaël, Kevin Razy
  • M6 : Golden Moustache, EnjoyPhoenix (Rose Carpet), Elsa Makeup (Rose Carpet), Georgia Secrets
  • Autres : Le Grand JD (network Machinima), Poisson Fécond (network Believe Digital, dont un des investisseurs, Ventech, détient des parts minoritaires dans le groupe Webedia)
  • Info introuvable (on leur laisse le bénéfice du doute) : Tibo Inshape, From Human to God

Vous l’avez compris, Video City c’est avant tout le lieu où les groupes médias traditionnels poussent leurs poulains à grands renforts de chiffres d’abonnements et de vidéos vues.

Certains sont même cumulards, puisque Natoo cachetonne aussi bien au sein du Studio Bagel (Canal+) que directement sur la chaîne cryptée, et en solo sur YouTube avec Mixicom. De son côté, Norman, véritable pilier de Mixicom, n’hésite pas à se faire produire sur scène par Kader Aoun, dont on connaît les liens plus qu’étroits avec Canal+ puisqu’il a débuté au sein de Nulle Part Ailleurs avant de produire H, Burger Quiz, le Jamel Comedy Club… Après tout, « je ne vois pas le problème » (dixit Julien C., philosophe des temps modernes).

Ce n’est du reste pas la première fois que le monde de la télévision traditionnelle tente de s’emparer du « phénomène YouTube » et de parler pour lui : le groupe M6 s’en est fait une spécialité, multipliant les expériences foireuses tels le Zapping Amazing (en 2012 et 2013, sur W9, rassemblant un certain nombre de noms déjà cités ci-dessus, notamment Norman et Cyprien), ou la cérémonie des Web Comedy Awards (en 2014, sur W9, toujours avec du Norman et du Cyprien en veux-tu en voilà). Là encore, tout ce petit monde s’entend extrêmement bien, et multiplie les relations incestueuses et autres renvois d’ascenseur.

Le salon de YouTubers, un marché en vogue

Le Video City n’est d’ailleurs pas le premier rassemblement du genre à avoir lieu. Cette année, les initiatives similaires ont fleuri à travers l’Hexagone, avec les premières éditions de la CAVICon (en avril à Nantes) et la NeoCast (en mai à Strasbourg). De quoi faire mentir le communiqué officiel de Video City dans lequel l’événement est présenté sans honte comme le « premier festival autour de la création de vidéos sur Internet en France ». Ahem…

"FAUX !" © Normanfaitdesvideos
« FAUX ! » © Normanfaitdesvideos

On sera toutefois tentés de dire que c’est bonnet blanc et blanc bonnet, pour reprendre un proverbe qui ne se dit plus guère qu’en maison de repos spécialisée (d’ailleurs, si je faisais une vidéo YouTube sur les expressions françaises du bon vieux temps ? Ce serait original et totalement LOL). Réalisée par un pro de l’événementiel, mais financée sur Kickstarter parce qu’il ne faut pas déconner non plus, la CAVICon a rassemblé le Grand JD, Poisson Fécond, Taupe10, ou encore Les Questions Cons. À la première impression de déjà-vu, arrêtez-moi. Et, ô joie, les organisateurs remettent ça en décembre à Lyon…

On touche d’ailleurs là un des problèmes de ces fameux « rassemblements de vidéastes ». Hormis rassembler des célébrités dans un même hall/hangar/gymnase (rayez les mentions inutiles), qu’est-on supposé y faire ? Les événements se résument ainsi souvent à de longues files d’attente en rang pour accéder au stand où on aura l’honneur de serrer la paluche de son YouTuber préféré, d’échanger quelques mots avec lui (mais pas trop) et de repartir avec une jolie signature sur un bout de papier. Répétez l’opération sur un, deux ou trois jours, ad nauseam.

Il semblerait que la NeoCast ait fait un peu plus d’efforts à ce sujet, puisqu’on y trouvait plus d’animations : des conférences autour de sujets variés ainsi que des ateliers étaient ainsi organisés tout au long de la convention. On note d’ailleurs que la programmation de cette dernière affichait moins de YouTubers pro affiliés, et plus d’indépendants (dont certains connus pour bouder toutes les initiatives du monde médiatique traditionnel, comme Antoine Daniel ou Linksthesun). À toutes fins utiles, je ne fais que rapporter ce qui m’a été dit, et ne me porte pas garant de la qualité de l’événement pour autant. En plus, il y avait Taupe10.

Gaming et beauté pour rameuter les foules

Finalement, à Video City comme ailleurs, on met bien souvent en avant les mamelles les plus caricaturales de YouTube : gaming et humour pour les mecs, beauté et cooking pour les nanas. De quoi attirer une clientèle à la moyenne d’âge particulièrement basse, de 6 à 12 ans, digne d’un Cyprien Gaming Show. Mais c’est cette cible-là qui, temps libre et effet communautaire obligent, est la plus friande de contenus vidéos sur Youtube, et sera la plus rentable pour les organisateurs — d’autant que ce sont les parents qui paient.

Cela ne signifie pas, pour autant, que tout est à jeter dans ces salons. Même avec une initiative aussi racoleuse que le Video City Paris by Fanta™, qui semble sélectionner ses invités exclusivement sur des critères d’audience, il est difficile de ne pas trouver au moins un ou deux vidéastes à son goût parmi les 120 invités. On dégotera forcément quelques contenus ludiques ou éducatifs intéressants, là n’est pas le problème.

Depuis qu'il ne joue plus à World of Warcraft, Nota Bene a le temps d'aller à Video City
Depuis qu’il ne joue plus à World of Warcraft, Nota Bene a le temps d’aller à Video City

Le souci est bien plus vaste. On assiste ici à une tentative d’industrialisation de la vidéo sur Internet, en large partie réussie — en termes d’audience, c’est incontestable, Mixicom a déjà gagné la guerre. La cautionner ne ferait que renforcer encore plus le cercle vicieux dans lequel YouTube semble s’être déjà enfermé lui-même, où la production de contenus dessert essentiellement, si pas exclusivement, des intérêts publicitaires.

Le brand content, nom hypocrite donné à la publicité déguisée potentiellement illégale, est l’objectif exclusif des sociétés qui investissent lourdement sur le web. On se retrouve dans un système absolument cynique où les consommateurs de contenus vont d’eux-mêmes chercher des publicités à regarder… pire, où s’ils s’y abonnent, et payent pour aller en voir les auteurs en chair et en os. Dans ce système, un nombre restreint de grandes sociétés, qui n’animent qu’une concurrence de façade entre elles, jouent le rôle de producteur, agent, régie publicitaire, et dealer de « cool », tout en poursuivant leurs activités traditionnelles sur le web ou à la télévision dans le plus grand des calmes. Si tant est qu’il ne soit pas déjà trop tard, il faut rejeter les initiatives telles que Video City en bloc.

"Achetez de l'espace chez mon YouTuber, il est gentil et gracile, j'en ai tout un catalogue." (vu chez Melberries, network de Jhon Rachid, Joueur du Grenier... et propriété du groupe Webedia)
« Achetez de l’espace chez mon YouTuber, il est gentil et gracile, j’en ai tout un catalogue. » (vu chez Melberries, network de Jhon Rachid, Joueur du Grenier… et propriété du groupe Webedia)

Pour reprendre la désormais célèbre, quoique vaguement stupide, expression : « si c’est gratuit, c’est toi le produit »… oui, mais si le billet d’entrée est payant, c’est peut-être toujours toi le produit, doublement.

Yoann Ferret

Directeur de la publication, fondateur de Café Gaming, et plein d'autres titres pompeux qui ne veulent rien dire. J'aime la bière, le chiptune bien fat, SEGA, Tetsuya Mizuguchi et Rock Band. Quand je n'écris pas sur Café Gaming, j'écris... sur Freenews — il paraît même que c'est mon job.

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