Reve­nons aux ori­gi­nes de ce pro­jet. On ima­gine faci­le­ment la scène sui­vante, dans le bureau d’une boîte de pro­duc­tion…

— Hey, j’ai un truc bien sympa là !
— Zzz… hein quoi ?
— Oh par­don, je t’ai réveillé…
— Non non, tu disais ?
— Ben, je viens de voir là, y’a moyen de se faire des couilles en or. Un mar­ché por­teur de malade. D’après nos cour­bes de ten­dance, y’a un gros retour de la mode japo­naise. Tu sais, les des­sins ani­més et tout…
— De quoi ? Les tren­te­nai­res puceaux qui se bran­lent devant le géné­ri­que de Dra­gon Ball Z ? C’est mort, y’a déjà les gloubi-boulga nights, on peut pas riva­li­ser…
— Ouais mais non, y’a un vrai revi­val, plein de petits jeu­nes pour­ris-gâtés, avec les parents der­rière qui allon­gent la thune… et le meilleur c’est que le ter­rain a déjà été pré­paré. Y’a des édi­teurs spé­cia­li­sés, on peut leur faire miroi­ter de la promo en échange de leur par­ti­ci­pa­tion… Tiens, regarde, y’a même une chaîne de télé entiè­re­ment con­sa­crée à la cul­ture japo­naise, ils ont fait un gros bou­lot pour pro­mou­voir la musi­que, ame­ner tout ça en France, donc main­te­nant que la con­fiance est déjà acquise, on n’a plus rien à faire… c’est du tout cuit je te dis !
— Ah ouais pas mal. Donc si je te suis, on ramène quel­ques faces de foie jaune avec des gros­ses gui­ta­res, et même si le public ne les con­naît pas et que c’est de la merde, ça mar­chera parce qu’ils sont japo­nais ?
— Voi­lààà ! C’est tel­le­ment à la mode qu’il y a plein de pas­sion­nés qui ont formé des asso­cia­tions… Ten­gumi, Epi­ta­nime… ils font des évé­ne­ments gra­tos, des karao­kés pour les attar­dés et tout… On a qu’à faire appel à eux pour pas un rond.
— Les cons !
— Tu l’as dit. Bon, d’après les ten­dan­ces, on peut faire un truc autour du mot “manga”, ça veut tout et rien dire à la fois. Suf­fit de bien posi­tion­ner le truc. Je m’occupe de bara­ti­ner les asso­cia­tions, les chaî­nes et les grou­pes, pen­dant ce temps trouve-nous une salle qui en fout plein la gueule, faut que ce soit prêt dans une semaine.
— Ca roule coco.

Bla­gue à part, il sem­ble évi­dent que cette soi­rée était tout d’abord là pour sur­fer sur une mode en plein essor en France, et par­ti­cu­liè­re­ment juteuse. Quel­ques signes avant-cou­reurs lais­saient pré­sa­ger d’un truc dou­teux : sur le site offi­ciel, cet art­work immonde “façon manga”, ou encore la pré­sence annon­cée des weea­boos et des goth-loli­tas de Tokyo Deca­dance.

Mais le pire res­tait sans doute la page de votes en vue de la remise des Awards, sur laquelle on pou­vait trou­ver un nom­bre con­si­dé­ra­ble d’inco­hé­ren­ces. Dofus ou Ragna­rok dans la caté­go­rie Jeux vidéo, Daft Punk ou Gwen Ste­fani dans la caté­go­rie Clips vidéo, Watch­men pour les Meilleurs man­gas, Twi­light ou Dra­gon Ball Z pour les Films live, la quasi-tota­lité des artis­tes/grou­pes clas­sés comme “Espoirs”… de toute évi­dence, les orga­ni­sa­teurs de ce truc n’étaient abso­lu­ment pas au fait de la “j-cul­ture” et les lis­tes avaient été com­po­sées qua­si­ment au hasard. Bref, ça s’annon­çait mal. Et pour cause…

Résumé de la soi­rée

Après une (trop) lon­gue intro com­po­sée d’ima­ges de syn­thèse abs­trai­tes sur les murs de l’Olym­pia, accom­pa­gnée d’une voix-off hila­rante digne des pires tea­sers de nanars, le pré­sen­ta­teur de la soi­rée fait son appa­ri­tion.

Bozo le Clown ! Qu’on se mette bien d’accord par avance ; dans l’absolu je n’ai rien con­tre ce type. Je pense qu’il a sim­ple­ment fait son bou­lot, et ce qu’on lui deman­dait de faire… mais voilà, le résul­tat était désas­treux ; non con­tent de s’adres­ser sur un ton sur-enjoué à la salle, comme s’il s’adres­sait à un audi­toire de 12 ans maxi­mum, celui-ci ne pou­vait s’empê­cher de lâcher des van­nes pour­ries en per­ma­nence, pour faire du rem­plis­sage (“on se sort les sushis du cul !”). Mal­gré le fait que cela tom­bait régu­liè­re­ment à plat, notre ami ne se lais­sait pas décou­ra­ger et con­ti­nuait son petit numéro. Un bel exem­ple de cou­rage.

Je ne com­men­te­rai que très briè­ve­ment la pres­ta­tion du pre­mier groupe (Royal Caba­ret). Je ne suis pas ama­teur de musi­que japo­naise, à de rares excep­tions près. J’évi­te­rai donc de me pro­non­cer sur la qua­lité intrin­sè­que du groupe, qui, si je me fie aux avis d’autres per­son­nes pré­sen­tes dans la salle, était inconnu au bataillon. Je pour­rai tout de même faire remar­quer que la qua­lité sonore était désas­treuse, avec un son saturé de tous les côtés, une basse inau­di­ble, des gui­ta­res nasillar­des… Dans une salle telle que l’Olym­pia, qui per­met nor­ma­le­ment une très bonne acous­ti­que, c’était plu­tôt pitoya­ble. Pas­sons.

On pas­sera éga­le­ment assez rapi­de­ment sur les séquen­ces de dis­tri­bu­tion d’Awards qui par­se­mè­rent la soi­rée. Outre leur cré­di­bi­lité plus que dou­teuse (on en a déjà parlé plus haut), et l’orga­ni­sa­tion lamen­ta­ble de l’ensem­ble (les écrans affi­chaient les nomi­nés en dif­féré, et par­fois car­ré­ment la mau­vaise caté­go­rie), le tout était de toute façon bâclé et ne ser­vait que de pré­texte à la soi­rée et même à son inti­tulé. Les Awards étaient dis­tri­bués à toute vitesse, dans l’indif­fé­rence géné­rale (gagnant, per­dant, per­sonne ne s’en sou­ciait réel­le­ment), et sur­tout en l’absence de tout repré­sen­tant. L’Award est remis à truc­mu­che, cir­cu­lez.

Ankama/Kaze, sponsors peu discrets Ce qui déran­geait le plus était sans doute la dimen­sion beau­coup trop “spon­so­ri­sée” de la soi­rée. Outre les Awards en eux-mêmes, des spec­ta­teurs étaient régu­liè­re­ment con­viés à mon­ter sur scène pour répon­dre à des ques­tions sim­plis­si­mes et très orien­tées grand public (du genre : “Quel est le nom de famille du héros de Full Metal Alche­mist ?”, “Quel est le mets pré­féré du shi­ni­gami dans Death Note ?”…). La quasi-inté­gra­lité de ces ques­tions lais­sait res­sor­tir un fort spon­so­ring, avec des ques­tions récur­ren­tes sur des pro­duits édi­tés par Ankama ou encore Kaze. Le paroxysme fut atteint lors­que pen­dant 10 minu­tes, la scène se vida pour lais­ser place à la dif­fu­sion de ban­des-annon­ces de pro­duits Kaze sur les écrans de la salle. Oui, comme les pubs quand vous allez au cinéma…

Le second groupe con­vié sur scène, Gad­get, ne m’a pas plus ins­piré que le pré­cé­dent, à part qu’ils fai­saient encore plus de bruit. Vu l’accou­tre­ment des gus­ses, il s’agis­sait d’un groupe de visual-quel­que-chose… tout ce que je hais, en fin de compte. Pas­sons une fois encore.

Pen­dant ce temps, les défi­lés de cos­play, orga­ni­sés par l’asso­cia­tion Ten­gumi, com­men­çaient. Tout d’abord, il con­vient de remar­quer que pen­dant ces pha­ses, l’ani­ma­teur habi­tuel de la soi­rée lais­sait la place à l’ani­ma­teur de Ten­gumi. Clai­re­ment habi­tué à ce genre d’évé­ne­ments, et à ce type de public, celui-ci reboosta clai­re­ment la soi­rée. Une ani­ma­tion beau­coup plus pêchue, moins gnan-gnan, plus drôle… pour quel­que temps on n’avait plus la sen­sa­tion d’être pris pour des attar­dés, c’était beau. Mais c’est quand même un com­ble que l’ani­ma­teur “invité” soit bien meilleur que le vrai.

Bref, ces cos­plays ? Eh bien ils n’étaient pas mau­vais du tout. Cer­tes pas tous excel­lents non plus, et il y avait quel­ques trucs vrai­ment ratés. Dans l’ensem­ble, peu de par­ti­ci­pants de toute façon (his­toire sans doute de ne pas bouf­fer tout le temps de la soi­rée). Les cos­plays indi­vi­duels étaient pré­sen­tés 3 par 3, et il y avait éga­le­ment des cos­plays de groupe. C’était véri­ta­ble­ment un des seuls bons moments de la soi­rée, mais tout le mérite en revient à l’asso­cia­tion Ten­gumi, nul­le­ment aux orga­ni­sa­teurs de la soi­rée.

Quel­ques visa­ges con­nus parmi les cos­playeurs, ça fait tou­jours plai­sir. Néan­moins, on regret­tera que les gagnants du con­cours n’aient eu droit qu’à un DVD pou­rave et une pochette de car­tes à jouer Naruto (!), soit le même lot que pour la bonne réponse à une ques­tion du quizz. Hon­teux.

Pas­sons à l’autre bon moment de la soi­rée : le karaoké. Entiè­re­ment conçu et animé par l’asso­cia­tion Epi­ta­nime, celui-ci réveilla la salle au cours de cet évé­ne­ment inter-mina­ble. Je pense que les murs de l’Olym­pia n’avaient jamais connu un tel bor­del lors­que tout le monde entonna avec force les géné­ri­ques de Capi­taine Flam, Nicky Lar­son, Gol­do­rak (VF), Saint Seiya, Naruto, X (VO)… le tout cou­ronné par le staff d’Epi­ta­nime monté sur scène pour un final com­plè­te­ment cra­cké.

Tokyo Decadance, c'est Kikoogothlolimdrkawaii ! J’igno­re­rai volon­tai­re­ment les grou­pes res­tants, à savoir Dead Sexy Inc. (groupe fran­çais de rock com­plè­te­ment pourri, jouant en grande par­tie en play­back et se livrant à des pres­ta­tions pseudo-sexuel­les ridi­cu­les sur scène) et Tokyo Deca­dance (non seu­le­ment je les méprise, mais voyant qu’ils clô­tu­raient la soi­rée, j’ai quitté la salle lors­que la chan­teuse en latex est arri­vée pour gueu­ler). Mais que fou­taient-ils là ?

Bilan et réflexions

Manga Party Awards était une soi­rée ratée, à visée lucra­tive et sur­fant clai­re­ment sur la mode man­gas­ses / bobos pari­siens pour ten­ter de ven­dre ses entrées, par ailleurs beau­coup trop chè­res (entre 28 et 35 euros). Résul­tat, cinq minu­tes avant le début du spec­ta­cle, l’Olym­pia était vide ; une ving­taine de pèle­rins s’entas­saient devant la scène, dans la fosse…

Je suis donc cer­tain que les rares per­son­nes ayant payé leur place seront heu­reu­ses d’appren­dre que pour rem­plir la salle et faire bonne mesure face à cet échec cui­sant, les orga­ni­sa­teurs ont décidé, à ce moment-là, de dis­tri­buer à l’entrée de l’Olym­pia des pla­ces gra­tui­tes à tout le monde ! Hon­teux, lamen­ta­ble, y’a-t-il d’autres qua­li­fi­ca­tifs plus adap­tés ? On en vient à se dire que c’est triste qu’une salle aussi pres­ti­gieuse con­naisse un sort pareil l’espace d’une soi­rée. Car oui, après avoir vu les MPA, quel­que part, on n’a plus tout à fait la même image de mar­que de la salle jus­que là irré­pro­cha­ble… dont les res­pon­sa­bles se gar­de­ront sans doute bien de renou­ve­ler l’expé­rience.

L’avan­tage est que face à un tel bide com­mer­cial, il n’y aura sans doute pas de seconde édi­tion, ou alors tota­le­ment revue jus­que dans ses moin­dres fon­de­ments. Hé oui, les gens ne sont pas tous prêts à dépen­ser une telle somme pour avoir droit aux mêmes défi­lés cos­plays et aux mêmes karao­kés que ce qu’ils auraient pu avoir gra­tui­te­ment, ou à un prix déri­soire, dans une con­ven­tion réa­li­sée par de vrais pas­sion­nés… comme par exem­ple la con­ven­tion Epi­ta­nime fin mai ? (non je ne fais pas de pub)

pigeon.jpg Puisqu’on en parle… je suis obligé de ter­mi­ner ce billet inqui­si­teur en vous fai­sant part de mon sen­ti­ment autour des asso­cia­tions de béné­vo­les, de plus en plus mises à con­tri­bu­tion pour ce genre d’évé­ne­ment. Faire appel à des pas­sion­nés, tra­vaillant pour le plai­sir, sem­ble être le nou­veau fer de lance pour des socié­tés à but bel et bien lucra­tif. Il est vrai qu’une société comme SEFA (l’orga­ni­sa­teur de Japan Expo) en a fait depuis pas mal d’années son fond de com­merce… avec la béné­dic­tion du public, puis­que la JE con­naît un suc­cès crois­sant à cha­que nou­velle édi­tion. Ma ques­tion est donc : jusqu’où peut-on lais­ser pas­ser ? Jusqu’où peut-on fer­mer les yeux face à ces socié­tés pro­duc­tri­ces exploi­tant déli­bé­ré­ment la bonne volonté de pas­sion­nés pour se faire masse thu­nes sur leur dos, en ne pro­po­sant fina­le­ment aucune valeur ajou­tée par rap­port aux évé­ne­ments orga­ni­sés direc­te­ment par les asso­cia­tions ?

Il n’est pas erroné de dire qu’en l’absence de Ten­gumi et Epi­ta­nime, ayant assuré les deux ani­ma­tions les plus appré­ciées de la soi­rée (les cos­plays et le karaoké), cette soi­rée n’aurait été qu’une vaste super­che­rie. Bien évi­dem­ment, le public pré­pu­bère, à l’affût des ques­tions sur le der­nier épi­sode de Naruto Ship­pu­den, ne se pose même pas la ques­tion… mais c’est bien là qu’on atteint un point que je con­si­dère gênant. Tant que le public ne réflé­chira pas aux con­sé­quen­ces et con­ti­nuera à engrais­ser les orga­ni­sa­teurs d’évé­ne­ments peu res­pec­tueux des asso­cia­tions, comme la Japan Expo, il met­tra petit à petit les évé­ne­ments les plus plai­sants, les plus amu­sants, ceux des asso­cia­tions, en dan­ger.

A défaut d’avoir été inté­res­sante, cette soi­rée aura peut-être servi à ouvrir une réflexion, peut-être même un débat. Là-des­sus, vos avis sont évi­dem­ment les bien­ve­nus. N’hési­tez pas à faire toute la mau­vaise pub du monde aux Manga Party Awards, ils le méri­tent. Ah et, je répète : si vous avez aimé le cos­play et le karaoké, la con­ven­tion Epi­ta­nime c’est bien­tôt et c’est bien. Non, je ne floode pas !